Blocage VoIP par les opérateurs, éclairages sur une sombre décision…

Blocage VoIP par les opérateurs, éclairages sur une sombre décision…

Début 2016, les trois opérateurs décident de bloquer la « voix sur IP », ou les appels à travers Skype, Whatsapp, Viber…  Critiqués, vilipendés par les internautes d’abord, par l’opinion publique ensuite, Maroc Telecom, Inwi et Méditel réagissent à l’unisson en se dissimulant derrière le régulateur qui leur aurait enjoint de se conformer à une décision réglementaire prise en… 2004 ! Explications et conséquences.

Si c’est réglementaire, c’est indécent

Dans son communiqué du 7 janvier, le régulateur, à savoir l’Agence nationale de réglementation des télécommunications, explique avoir imposé aux opérateurs de bloquer la VoIP, se référant à une décision qui date de 12 ans ! « L'exploitation commerciale et l’utilisation du protocole IP pour la fourniture des services de télécommunications ont été encadrées par la décision de l’ANRT n°04-04 du 6 avril 2004 relative au statut de la téléphonie sur IP ». Peut-on croire à l’incroyable ? Nous serions plutôt dans l’indécent car si ce n’est que 12 ans après que l’ANRT se réveille, on peut s’interroger sur sa réelle efficacité. Or, elle l’est, et donc la raison serait peut-être ailleurs.

De plus, selon l’expert en télécoms Alae-Eddine Kaddouri, l’ANRT doit « proposer » des lois et des cadres juridiques, et non légiférer et imposer des décisions. Sa mesure serait donc attaquable devant le tribunal administratif, comme l’envisagent déjà plusieurs experts. Et si l’on retient l’aspect fiscal, A. Kaddouri explique que de toutes les manières, les trois applications ne se sont jamais faites payer pour leurs services, puisque les connexions internet sont assurées, et vendues aux usagers, par des opérateurs nationaux.

Si c’est commercial, c’est indigne

Selon une autre version, il s’agit d’une réaction des opérateurs devant un manque à gagner. En effet, si les internautes passent leurs appels vocaux par Whatsapp, Viber et Skype, cela serait une perte pour les entreprises en question. Et ainsi donc, si on se réfère à cet argument, le moyen trouvé par Maroc Télécom, Méditel et Inwi pour contourner leur manque à gagner, eux qui gagnent tant, serait de « couper ». La méthode serait alors aussi dépassée qu’indigne… surtout qu’il existe d’autres possibilités techniques et technologiques d’appeler via internet.

Cela reviendrait, selon A. Kaddouri, à interdire la messagerie électronique au prétexte que l’on ne paie pas de timbres !!

Si c’est sécuritaire, c’est contre-indiqué

Voici quelques jours, le patron du BCIJ Abdelhak Khiame expliquait à nos confrères de Maroc Hebdo que les terroristes d’aujourd’hui, contrairement à ceux du 16 mai 2003, font « un recours massif aux technologies de l’information et de la communication qui nous compliquent davantage la tâche ». La décision est-elle tout simplement sécuritaire, comme le suggèrent déjà certaines voix ? Cela serait abusif car le fameux équilibre entre liberté et sécurité serait désormais nettement en défaveur de la première, sans pour autant servir de manière décisive la seconde. Les services ont bien d’autres cordes à leur arc, comme les logiciels espions par exemple, fortement (et assez injustement) décriés par certaines ONG. Surveiller certains pour protéger tout le monde, c’est de notre point de vue défendable, mais bloquer une liberté de tout le monde pour traquer certains, cela serait abusif.

La classe politique aux abris

Pour la presque quarantaine de partis marocains, dont l’écrasante majorité est furtive, le mutisme est assourdissant. Seule l’UC avait réagi au début de cette affaire, dénonçant une pratique excessive et enfreignant la logique la plus élémentaire. Le PAM également, par la voix de son jeune député Mehdi Bensaïd, s’est élevé à son tour contre cette décision qui lèse les start-up, les familles et les étudiants. Quant au PJD, silence, à l’Istiqlal, bouche cousue, le RNI, mutisme, le MP, aux abonnés absents et els autres à l’avenant…

Les internautes en plein désarroi

Les usagers d’internet ont réagi en deux temps. D’abord par une campagne de « dislike » sur les réseaux sociaux. Cette action a coûté jusqu’à ce mercredi près d’un demi million de désabonnements des pages Facebook des opérateurs téléphoniques, pour un perte estimée d’environ 1,5 million de DH. C’est peu, mais ce n’est qu’un début…

Par ailleurs, des personnes morales et physiques se sont retirées de la compétition Maroc Web Awards, sponsorisée par l’opérateur téléphonique Inwi. Il s’agit de Marocopédia et de plusieurs internautes et influenceurs sur internet. Cette action aura des répercussions sur la sacro-sainte image du Maroc, qui n’en avait pas vraiment besoin.

Conclusion

Ce que les responsables de cette décision de blocage de la VoIP ne veulent, ou ne peuvent, pas comprendre, est qu’il est désormais bien difficile de réagir en 2016 avec la mentalité de 1996. Quand un problème survient, on n’agit pas en « coupant » d’abord avant de réfléchir, mais en analysant pour concevoir des solutions. Quelle que soit la raison qui a conduit à cette mesure, elle est non seulement mauvaise, mais préjudiciable à l’économie et au moral d’une population d’internautes estimée à plus de 17 millions d’âmes.

Un peu de respect pour ces millions de personnes ne serait, peut-être, pas trop demander.

Aziz Boucetta

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