Khiame : « Après le 11 septembre, les Marocains ont fourni aux Américains la localisation exacte de camps de Ben Laden »
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- 09 juin 2016 --
- Maroc
Le chef du Bureau central d’investigations judiciaires Abdelhak Khiame est décidément sur tous les fronts médiatiques. Il explique sans relâche la politique de son organisme, qui dépend de la DGST dirigée par Abdellatif Hammouchi. Et comme il y a des arrestations de présumés terroristes et démantèlements de cellules Daech au Maroc et ailleurs –, Khiame a toujours de nouvelles révélations à faire. Cette fois, c’est à la BBC qu’il a expliqué certains aspects méconnus de la lutte antiterroriste au Maroc. Extraits choisis.
Abdelhak Khiame, on commence à bien le connaître, de par ses (nombreuses) sorties médiatiques. Et les faits et déclarations ici et là montrent que les informations apportées par ce préfet sont exactes, car confirmées, même du bout des lèvres, par ceux-là mêmes qui en ont bénéficié, en l’occurrence les Français et les Belges, et même les Américains.
Les chefs d’Etat français et belge ont à plus d’une reprise personnellement requis l’assistance des Marocains dans leur lutte antiterroriste. Alors la question qui se pose est pourquoi ne croit-on qu’une partie des affirmations de Khiame ? Sur l’affaire Belliraj, par exemple, on a très souvent mis en doute l’exactitude des informations marocaines, jusqu’à ce que, bien malheureusement, Paris et surtout Bruxelles soient ensanglantés. Pour les Algériens et leurs accointances désormais avérées et prouvées par des bandes sons, et surtout jamais démenties par Alger, avec les terroristes, faudra-t-il attendre un autre bain de sang comme celui d’In Amenas, en Algérie ou en Europe, pour croire ce que dit encore Khiame sur les périls qui menacent la région occidentale de la Méditerranée et une partie de l’Europe ?
Les temps changent, les menaces se précisent et les opérations terroristes se multiplient, au même titre que les morts et les blessés ; espérons que les états d’esprit des décideurs en Europe et aux Etats-Unis évoluent aussi…
Il ne faut pas oublier un point important : un chef de service de renseignement dose son propos et, pour paraphraser Danny de Vito dans la Guerre des Rose, « quand un tel patron du renseignement parle, on l’écoute attentivement »… sous peine, peut-être, de le regretter.
Enfin, Khiame a montré dans cet entretien, peut-être involontairement, son côté humain. Quand la journaliste de la BBC lui a demandé le moment d’émotion le plus intense qu’il a eu durant sa carrière, il a repris, dans les mêmes termes ou presque, ce qu’il avait dit à la télévision (Moubachara Maâkoum), avant de se reprendre rapidement : sa peine et son émotion en interrogeant l’enfant de moins de 16 ans impliqué dans la tentative de vagues d’attentats qui allait endeuiller le Maroc en février dernier…
Voici son verbatim.
Les attentats de Paris. Avez-vous fourni des indications aux Français sur l’identité de ceux qui ont commis les attaques ? « Dans le cadre de la coopération sécuritaire avec les pays européens, nous avons donné des indications qui ont permis d’éviter des attentats en France, Italie, Belgique, Hollande et Danemark. Pour les attentats du 13 novembre à Paris, nous avons fourni des informations précises qui ont conduit à la mise hors état de nuire du cerveau des attaques, Abderrahim Abaaoud. Ce dernier devait cibler la place financière de Paris et c’est le Maroc qui a apporté les informations ayant permis l’intervention de Saint-Denis et l’avortement de l’opération suivante qui devait être bien plus meurtrière que celle du 13 novembre ».
La Belgique ? « Le Maroc a toujours tendu la main aux Belges. Mais, malheureusement, en 2008, nous avions permis de démanteler une cellule de Belges d’origine marocaine, avec des antécédents criminels. Ces gens étaient Abdelkader Belliraj et Ali Aarrass. Belliraj avait reconnu avoir commis des assassinats en Belgique et il m’a tout avoué, ici, dans mon bureau, dans le respect de tous ses droits. Nous avions alors fourni ces indications aux Belges mais la justice de Belgique avait innocenté l’individu en Belgique et avait même essayé d’influencer l’Etat marocain qui dispose pourtant de sa souveraineté, ce qui est regrettable car les juges belges avaient été influencés par des ONG supposées défendre les droits chez elles, bien qu’elles n’eussent aucune connaissance de ce dossier. Belliraj a donc été jugé et condamné au Maroc, sur la base de l’arsenal trouvé sur notre sol et pour les actions terroristes qu’il projetait d’accomplir au Maroc. Par la suite, et malgré ce différend, la coopération avait continué avec les Belges, comme le montre l’opération de Verviers en janvier 2015, qui a pu se produire grâce à nos renseignements ».
« Nous, nous ne cessons de nous intéresser aux Marocains, binationaux ou non, et quand on a des informations, on les fournit à nos partenaires. Comme pour Abaaoud. Les Marocains ne peuvent être déracinés de leurs origines ».
L’Algérie ? « Bien malheureusement, les responsables algériens ne semblent pas prendre la mesure des menaces qui pèsent sur la région, alors même que dans les années 90, l’Algérie était le théâtre de violences qui ont duré 10 ans. Et l’Etat algérien n’a toujours pas de contrôle sur les régions sud, avec Mokhtar Belmokhtar et al-Qaïda au Maghreb islamique qui y sévissent encore. Et jusqu’à très récemment, des documents ont attesté de liens entre Belmokhtar et des militaires algériens. Or, avec ce qui se passe aujourd’hui au Sahel et en Libye, il est possible que les risques touchent les pays du Maghreb, ce qui devrait les inciter à coopérer en matière sécuritaire et à coordonner leurs actions, en dehors de toutes considérations politiques.
« Plus encore, l’hostilité de l’Algérie à l’égard du Maroc l’a conduite à créer une zone de tension dans son propre Sud, à Tindouf, où elle abrite des séparatistes qui retiennent en otages des citoyens marocains. Plusieurs enquêtes ont été menées, qui ont expressément établi l’existence de liens entre ces séparatistes et le terrorisme et le crime organisé. Or, les Algériens ne sont pas disposés à coopérer ni à collaborer... et pourtant, ce qui touche n’importe quel pays de la région pourrait déteindre sur tous les autres, et il nous faut travailler ensemble pour éviter cela. Mais comment travailler avec des gens qui ne veulent rien entendre ? ».
Les Américains ? « On nous appelle le FBI marocain et nous en sommes heureux, mais nous avons nos spécificités et notre propre expérience… Cela étant, nus entretenons d’excellentes relations avec nos homologues américains et nous collaborons pleinement. Après les attentats du septembre, les camps de terroristes en Afghanistan, dont celui de Khalden, avaient été bombardés, et les positions de ces camps d’entraînement avaient été fournies par les Marocains ».
Profils des présumés terroristes. Interrogé sur la nature des gens arrêtés par ses services, leur formation, leur idéologie, leur âge, l’existence d’éventuelles pathologies…, Khiame répond ceci : « Ces gens sont animés par une idéologie de violence, mais appuyée sur des interprétations fausses et tendancieuses de sourates du Coran. Nous sommes face à une instrumentalisation de l’islam à des fins terroristes. L’écrasante majorité des suspects sont de niveau plus que modeste, généralement primaire et très rarement collégial ; leurs recruteurs sur internet leur font miroiter par tromperie l’accès au paradis et la rédemption ».
« La stratégie antiterroriste au Maroc ne se fonde pas uniquement sur les traques policières, factuelles ou anticipatives, mais aussi et surtout sur l’action au niveau des racines du terrorisme. Il faut combattre toutes les formes de radicalisme par la mise à niveau du champ religieux et des prêcheurs et imams pour contrer les pensées fondamentalistes. Mais, en parallèle, il faut bien évidemment lutter contre la pauvreté, la marginalisation et la précarité car c’est là le terreau du terrorisme et le terrain de chasse des avril recruteurs ».
L’attentat d’Argana, à Marrakech, le 28 avril 2011. « Adil al-Atmani est le premier de ceux qu’on a appelé les ’loups solitaires’, bien qu’il ait été actif au sein d’une cellule à Safi. Il a acquis la pensée jihadiste sur internet sur les réseaux d’al-Qaïda. Il voulait rejoindre l’organisation terroriste mais, ayant échoué, il a décidé d’agir sur le sol national. Il dispose d’un niveau d’études qui lui avait permis de mettre au point un système de mise à feu à distance, contrairement aux kamikazes du 16 mai 2003. Je lui ai fait refaire ce système dans mon bureau, et il l’a fait. La première chose qu’il m’avait dite est qu’il était prêt à recommencer ».
Aziz Boucetta
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