(Billet 1323) – La crise de Sebta… la partie visible de l’ensemble des tensions de la région

(Billet 1323) – La crise de Sebta… la partie visible de l’ensemble des tensions de la région

Près d’une semaine après l’aller-retour massif de Marocains jeunes et moins jeunes de Sebta, et après un gros malaise doublé  d‘une immense tristesse de l’opinion publique marocaine face à tous ces compatriotes qui n’hésitent pas à franchir le pas et les barrières terrestre et maritime de la ville occupée, plusieurs autres éléments apparaissent, expliquant comment on en est arrivés là. Chacun y puisera ce qu’il voudra et rares sont les personnes qui en ont une vue d’ensemble, avec tous les paramètres et les imbrications, les priorités et les perspectives.

Deux faits se détachent d’emblée du reste… En premier, les 40.000 personnes qui se sont dirigées vers Sebta, mais sans forcément avoir vraiment envie d’Europe, et les 11 morts demeurent une affaire intérieure marocaine ; l’Etat, le gouvernement, les gouvernants, les partis politiques et la société civile doivent être interpelés car ils sont tous en partie responsables de cette immense désespérance. Ensuite, affirmer que les Marocains ont déclenché le mouvement serait faux, car essayer d’arrêter une telle vague aurait été sanglant et meurtrier ; la sécurité marocaine a préféré canaliser un départ, qui n’irait pas bien loin, puis coordonner l’action de retour avec les Espagnols et assurer une fluidité à ce retour. Ce qui fut fait, et c’était intelligent, et prudent. En face, la question pourrait et doit même être posée de savoir pour quelle raison la Guardia Civil s’est-elle laissée submerger et selon quelle logique la sécurité de la barrière espagnole devrait-elle être sous-traitée aux seuls Marocains. Une solide coordination s’est donc mise en place entre les services d’ordre des deux royaumes, et la visite de Pedro Sanchez à Sebta sans remous ni protestations (ce qui est une première) au Maroc en est le signe.

Cela étant dit, plusieurs éléments d’analyse, de réflexion et d’interaction doivent rester à l’esprit pour comprendre ce qui s’est passé, et qui risque de se reproduire ; plusieurs domaines s’enchevêtrent dans cette crise, du politique au diplomatique, du sociologique au géopolitique, de l’économique au social…

1/ Les deux villes sont en territoire marocain ; elles sont espagnoles depuis cinq siècles et le furent pour des raisons militaires et impériales. Ces raisons n’existent plus et l’appartenance des présides à l’Espagne ne convainc plus grand-monde, les Espagnols en premier car les villes sont devenues un fardeau plus qu’un avantage, et les Occidentaux en second, excluant Sebta et Melilla de la zone de défense de l’OTAN. Tôt ou tard, ces villes reviendront dans le giron marocain, il y va de la sécurité collective des deux rives de la Méditerranée. UE et USA en sont convaincus, le Maroc attend et l’Espagne prend peu à peu conscience de la chose.

2/ L’étincelle a été allumée par les Espagnols eux-mêmes, et surtout leur justice, avec cet arrêt du tribunal suprême espagnol qui interdit le rapatriement automatique et immédiat des gens venus par mer à Sebta. Ce qu’on nomme « effet d’appel » a fait son effet, et Sebta a été ‘submergée’, et non ‘envahie’ (les Européens en général et les Espagnols en particulier ont décidément une solide mémoire d’effroi de la conquête de l’Andalousie, qui était elle une invasion, mais qui remonte à plus de 1.000 ans !).

3/ L’implication des réseaux et la manipulation des algorithmes sont des faits réels, et les usines à trolls ont tourné à plein régime. Les irascibles Algériens ne devaient pas être très loin, comme toujours, mais au vu de la concomitance et de la rapidité des réactions européennes et américaines (pour des raisons qui les concernent et qui portent sur leurs différends avec l’Espagne de Pedro Sanchez), on peut valablement considérer qu’Europe et Etats-Unis ont été actifs dans ces manipulations numériques pour faire circuler plus et mieux les exhortations à partir.

4/ Les relations maroco-espagnoles ne sont pas aussi bonnes qu’elles peuvent paraître, et pour plusieurs raisons.

  • La récente visite de Pedro Sanchez en Algérie est destinée entre autres à assurer un approvisionnement en gaz de l’Espagne, menacée par l’attitude acrimonieuse et vindicative de Donald Trump à son égard. Mais la proposition – non confirmée officiellement mais largement évoquée – de l’ouverture d’une ligne Oran ou Alger vers Melilla constituerait une menace et une provocation à l’égard de Rabat.
  • L’Espagne ne voit pas d’un bon œil la perspective du rapprochement stratégique entre Rabat et Paris, l’Espagne pouvant considérer ne pas avoir été payée au juste prix pour sa reconnaissance de l’unicité du plan marocain d’autonomie en 2022. La France est arrivée après et prend plus… L’effet balancier Algérie/Maroc et France/Espagne a encore joué.
  • La « loi sahraouie » que le parlement espagnol a inscrit dans ses priorités, consistant à naturaliser les Sahraouis nés au Sahara avant 1977, et leurs descendants, est un acte gravissime et inadmissible d’ingérence dans les affaires intérieures marocaines, surtout dans la perspective de l’instauration d’une autonomie dans les Provinces Sud marocaines. Le Maroc doit peu apprécier la chose.
  • La délimitation des frontières maritimes entre les deux royaumes continue d’alimenter les incompréhensions et certaines tensions entre les deux royaumes.
  • L’évolution de la perception de chacun des deux peuples par l’autre n’arrange rien, les Espagnols étant installés dans une forme de méfiance historique/supériorité culturelle, et les Marocains ayant évolué et désormais porteurs d’un patriotisme de plus en plus intraitable fondé sur une relation historique hachurée.

5/ Sebta et la nouvelle politique des détroits. Face à la crise d’Ormuz, les pays riverains de détroits sont concernés, l’Amérique en premier. Quand l’Espagne a refusé l’usage de son territoire pour l’acheminement de matériel militaire en Israël et contre l’Iran, Washington a commencé à se poser la question du contrôle du détroit de Gibraltar. L’Espagne a trois ports de contrôle (Tarifa, Ceuta/Sebta et Algésiras), le Royaume-Uni et le Maroc un chacun (respectivement Gibraltar et Tanger-Med). Les Etats-Unis disposent de la base navale de Rota, à l’ouest de Tarifa, mais son utilisation dépend de la volonté espagnole du moment. Cela explique la position affichée en avril dernier par un élu républicain proche de Mario Rubio sur le statut à venir de Sebta et Melilla, et cela explique aussi la rapidité de la réaction de l’ambassadeur israélien à l’ONU allant dans le même  sens. Quant aux Européens, il en existe un nombre croissant à penser que les deux villes doivent être rétrocédées au Maroc, et non décolonisées (le terme étant impropre), car elles constitueraient une menace pour le flanc sud européen (même si ce n’est pas le cas). En un mot, l’idée de la rétrocession des deux présides occupés s’affirme.

6/ La crise de Sebta survient à une période où l’Espagne est attaquée de toutes parts dans une Europe droitisée et inféodée à l’Amérique de Trump, pour la double raison de sa ferme et publique opposition à l’action belliqueuse des Etats-Unis/Israël en Palestine et de sa politique migratoire consistant à régulariser les clandestins travaillant sur son sol. On relèvera dans ce sens les réactions immédiates et même excessives des Européens, Italiens soient-ils ou Allemands, Danois ou même Français. L’extrême-droite gagne du terrain en Europe, et elle voit en conséquence l’Espagne à gauche comme une menace pour sa conquête politique.

7/ Au-delà des crispations européennes, il en existe une autre, consistant en la politique américaine de plus en plus inamicale, voire hostile, et même agressive à l’égard de l’Europe. A ce propos, la question du mont Tropic resurgit des mémoires et se réinstalle dans les esprits, avec ses richesses en nickel, cobalt, molybdène, terres rares, … En soutenant le Maroc, en reconnaissant la marocanité de son Sahara, Washington reconnaît aussi conséquemment son plateau continental et donc sa possession du Tropic ; l’Amérique de Trump fait ainsi d’une pierre deux coups, s’assurer indirectement, à travers la Maroc, des richesses du mont, et en priver les Européens.

8/ Le changement du statut du Sahara occidental marocain auprès de plusieurs capitales signifie des gains substantiels pour ces capitales. La France est venue au Maroc, à travers une très forte délégation ministérielle, et a signé tout un lot de marchés et de faveurs économiques, en attendant la déclaration stratégique à venir ; l’Espagne œuvre à s’assurer le plus d’avantages possibles, mais elle reste à la traîne. Quant aux Etats-Unis, ils sont, eux, partis directement au Sahara pour y confirmer des accords industriels et financiers sur l’hydrogène et l’ammoniac, et l’idée de la Donald Trump Highway et l’insistance de ce dernier dans son message au roi Mohammed VI (publié par le cabinet royal) sur les domaines économiques à investir et sur la prise en charge commune de la sécurité au Sahel montrent l’orientation actuelle du Maroc.

 

Il existe donc bien des questions entourant les faits de la dernière crise, dans laquelle on ne voit que le migratoire alors que la géopolitique est largement  impliquée. La position privilégiée du Maroc aux carrefours des continents et des cultures lui procure des avantages, mais lui crée aussi des tensions. A mesure de l’évolution des rapports de force et du déplacement des priorités internationales, outre la naissance de nouvelles, ces tensions s’exacerbent et le Maroc, empire chérifien, agit comme il sait si bien le faire depuis des siècles : lire les évolutions, anticiper les actions, contrôler les réactions et agir avec retenue et prudence. Le Maroc ‘face aux impérialismes’ du 19ème et début 20ème se retrouve aujourd’hui face aux appétits et aux pressions des grands et moins grands dans le monde ; il doit composer avec l’Europe sans mécontenter l’Amérique, répondre aux Chinois en évitant d’inquiéter l’Europe, ménager les pays africains sans gêner les Européens, travailler avec tout le monde sans offusquer personne…

Et il doit procéder à tout cela dans le cadre d’un front social interne fragile, qui est le plus préoccupant des menaces à venir. Si Rabat est passé maître dans l’art de jouer des rivalités géopolitiques et de déjouer les pièges diplomatiques, il doit aussi se concentrer sur le renforcement de ce front intérieur, avec comme élément de complication l’inanité et la vacuité de notre classe politique interne, prise au sens large. Et le temps presse…

Aziz Boucetta

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