(Billet 1339) - Chefs de gouvernement potentiels... atouts et faiblesses

(Billet 1339) - Chefs de gouvernement potentiels... atouts et faiblesses

Maintenant que la campagne électorale a commencé, et même depuis quelques semaines, on assiste à plusieurs tournées du Maroc, effectuées par les états-majors des partis. Les vidéos à la gloire de ces partis et de leurs chefs se succèdent et, quelque part, se ressemblent. Des applaudissements, des salles chauffées par des chauffeurs de salles, des instantanés censés être spontanés, des apartés bien étudiés, puis les chefs vont aux pupitres et distillent leurs « petites phrases » et leurs punchlines. Mais d’ores et déjà, on voit se profiler des figures qui pourraient être chefs de gouvernement.

L’article 47 de la constitution, très controversé depuis quelques années, dispose que « le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, et au vu de leurs résultats ». Et depuis 2007, le souverain choisit les chefs de partis arrivés premier, Abbas el Fassi, Abdelilah Benkirane en 2011, Saadeddine Elotmani en 2017, et Aziz Akhannouch en 2021. En 2017, après l’échec de M. Benkirane à former une majorité suite au « blocage » de sinistre mémoire, le roi avait opté pour le numéro 2 du PJD et il avait expliqué son choix dans un communiqué entré dans les annales constitutionnelles car il comportait l’éventualité d’une lecture de l’article 47.

En plus de l’article 47, une fois que le chef du gouvernement a été désigné par le roi, il lui reste à être investi par la Chambre des représentants. Il devient alors entièrement légal, mais il lui manque désormais quelque chose qui est apparue depuis quelques années… l’assentiment de la population, de l’opinion publique. Ce n’est pas constitutionnel, ni même institutionnel, mais c’est nécessaire. A défaut de cet assentiment, le Maroc disposera d’un(e) chef(fe) de gouvernement à l’image d’un Aziz Akhannouch, parfaitement légal certes, mais au regard de la société, pas tout à fait légitime ; cela donne GenZ en octobre 2025, ou encore, ou plus grave, Sebta, en juillet dernier…

Et nous sommes donc en 2026. Tous les grands partis concourent et, à dire vrai, trois seulement peuvent briguer la première place pour prétendre à la présidence du gouvernement, les trois du « podium » actuel ; on prendra vraisemblablement les mêmes, dans un ordre différent, et on remet ça. Tour d’horizon des profils possibles pour occuper cette fonction, par partis et dans l’ordre électoral actuel.

1/ Le RNI. Les Bleus alignent plusieurs profils pouvant arracher le sésame si leur parti arrive premier.

Aziz Akhannouch. Pas besoin de décrire l’homme, les Marocains le connaissent bien, très bien même. Il est efficace, il délivre, il a su prendre le parti en main et le mettre en bon ordre. Mais comme tout bon capitaine d’industrie, il n’est ni partageur ni communicateur, et il a un esprit de clan que même les RNIstes, surtout les anciens, contestent ; il a en effet nommé les siens un peu partout, jusques-y compris dans le gouvernement. De plus, et plus grave, il a totalement occulté toute politique et pratique de moralisation de la vie publique. Son choix par le roi serait peu probable (mais tout reste possible) car de mémoire de marocain, jamais un premier ministre n’a été reconduit au terme d’un processus électoral, et qu’il ait ensuite abouti dans sa mission (M. Benkirane a essayé, il avait presque réussi, avant d’être malencontreusement « bloqué »).

Mohamed Chaouki. Il est jeune et novice en politique et, sans être un illustre inconnu, il n’est pas connu du grand public. Il n’a pas de grande réalisation à son actif, pas plus qu’il ne s’est encore véritablement imposé comme patron incontesté du RNI. Il ne le sera probablement jamais tant que son mentor Aziz Akhannouch est en activité politique, et quand il ne le sera plus, tout porte à croire que les caciques du RNI en choisiront un autre.

Rachid Talbi Alami, Mohamed Aujjar… Leurs noms circulent parfois mais de plus en plus rarement, pour des raisons diverses ayant trait à chacune de ces deux personnalités. Mais le RNI, depuis cinq ans aux manettes, a mis le peuple dans les rues, par deux fois en moins d’un an ; reconduit à la présidence du gouvernement, ce serait mettre le même peuple en colère.

2/ Le PAM. Ici, il y a le choix. N’ayant pas de véritable chef, les actuels chefs du parti pourraient être chefs du prochain gouvernement, en cas de victoire électorale du PAM.

Fatima Zohra Mansouri. Elle est coordinatrice d’une direction désordonnée. Deux fois maire de Marrakech, elle est également ministre de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville. Omniprésente dans les réseaux, généralement sponsorisés, elle multiplie les punchlines et les phrases creuses, sans jamais développer une quelconque vision politique ou prévision économique approfondies. Elle évite les débats publics thématiques et choisit soigneusement ses sorties. Cheffe de gouvernement, il faudra réfléchir à un protocole particulier lors des cérémonies religieuses officielles…

Fouzi Lekjaâ. C’est le petit dernier de notre féconde scène politique ; arrivé en politique depuis moins de deux mois, il monopolise l’attention au PAM et dans les médias sociaux ou classiques, mais il n’a pas eu le temps d’affiner son discours politique qui garde des relents d’harangue de foot. Il promet tout, attaque tout le monde, se suffit de ce qu’il dit et ne se fixe aucun plafond de crédibilité, ou même de prudence. Il affirme que « 280 milliards de DH ont été dépensés en cinq ans pour soutenir le pouvoir d’achat, avec presque aucun résultat », et il promet la tenue de la finale du Mondial 2030 à Benslimane, s’attirant un démenti cinglant de la FIFA. M. Lekjaâ est décidément très novice en politique pour diriger la politique, pas plus qu’il n’a une grande connaissance du monde de l’entreprise, ayant fait toute sa riche carrière au sein de la fonction publique.

Mehdi Bensaïd. Relativement jeune, il entend bien – mais en finesse – ne pas sacrifier sa valeur au nombre des années. Il a eu un parcours ministériel riche et dense, malgré quelques échecs. Présent sur la scène politique et médiatique, il a l’audace d’un politique ; son problème sont ses pairs au PAM, qui ne le laisseront pas facilement leur ravir la vedette, et face à eux, il manque de puissance. Pour la présidence du gouvernement, il devra passer son tour et attendre un autre jour (sauf surprise).

Abdellatif Ouahbi. Bon politique, juriste talentueux, il ne sait pas être populaire. Orateur mais provocateur, son passage au ministère de la Justice lui aura aliéné tous les secteurs concernés par ses réformes. Il a aussi totalement, entièrement occulté toute législation de moralisation de la vie politique. Chef de gouvernement, il cristallisera les colères.

3/ L’Istiqlal. La maison est bien tenue, le chef est le chef et il est le seul à l’être.

Nizar Baraka. C’est donc lui le chef et en cas de victoire de l’Istiqlal, il devrait être désigné à la place d’Aziz Akhannouch. Excellent technicien, probe et intègre, doté d’une très considérable expérience des affaires de l’Etat, il semble être le meilleur actuellement pour briguer la fonction de chef du gouvernement. Sur le plan technique, il a eu un parcours sans faute au sein du gouvernement, où il a siégé trois fois, et à la tête du CESE. Politiquement, il a néanmoins fait montre d’une pusillanimité surprenante ; il manque en effet à Nizar Baraka l’audace politique et discursive que requiert sa fonction éminente et prestigieuse de secrétaire général de l’Istiqlal.

Ryad Mezzour. Il pourrait être le plan B pour l’Istiqlal. Mais compétent, audacieux et très communicateur, il reste discipliné et ne pense pas à une autre fonction que celle qui est aujourd’hui la sienne. Au sein de l’Istiqlal, il ne veut ni ne cherche à être calife à la place du calife.

 

Et bien évidemment, il reste les autres partis, comme le PPS et le PJD, qu’on dit promis à une forte augmentation de leurs effectifs parlementaires. Nabil Benabdallah ou Driss el Azami el Idrissi attendront sans doute la prochaine élection ; ils seront peut-être membres de la nouvelle et imminente majorité, peut-être pas, mais ils savent que pour celle-ci, ils ont peu de chances d’être les premiers. Plusieurs autres noms circulent dans les sphères médiatiques et numériques, mais ils restent limités à ces sphères.

Toujours est-il que le prochain chef du gouvernement, homme ou femme, devra répondre aux conditions mentionnées en début d’article. : que son parti respecte la disposition de l’article 47 de la constitution (sauf autre lecture par le roi, envisagée dans le communiqué du cabinet royal en date du 15 mars 2017), être investi par une majorité parlementaire et, condition extra-constitutionnelle, avoir la capacité technique, politique et communicationnelle. Cela éviterait bien des désagréments au Maroc, et bien des tourments aux forces de l’ordre, pour les cinq prochaines années.

Aziz Boucetta

Commentaires