(Billet 1355)- Si Sebta/Ceuta est européenne, que l'UE l'assume et contrôle ses frontières !
L’Europe a décidément de robustes relents colonialistes dans sa manière d’être et dans sa façon de faire. Pour Sebta, Melilla et les îles voisines, elle prend fait et cause pour l’Espagne et pour un passé désormais révolu et clairement anachronique. Les deux villes sont en Afrique mais l’Europe les dit siennes ; elle défend dans une même résolution, et sans trop se soucier de cohérence, l’hispanité de ces territoires, accablant assez rudement le gouvernement espagnol pour ses politiques intérieures, et chargeant poliment certes mais chargeant quand même le Maroc, en invitant ses autorités « à assumer leurs responsabilités en tant que partenaire clé de l’Union européenne et à honorer leurs engagements en matière de gestion des frontières, de retour et de coopération en matière de migration ».
L’un des avantages de cette crise de Sebta est qu’au-delà du problème central de la migration, l’appartenance de ces deux villes à l’Espagne commence à interroger. Et la question s’internationalise, s’élargit à celle du Détroit et du droit de la mer et s’invite dans la stratégie planétaire des Etats-Unis de Trump, et certainement de ses successeurs. Le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita a parlé de « cécité stratégique » de l’Espagne, il n’avait pas tort, c’est en effet Madrid qui a internationalisé la crise et appelé les Européens à son secours. Mal lui en a pris, semble-t-il, car pour les deux villes et leurs îles, rien ne sera plus désormais comme avant.
Le 16 septembre, Ursula Von der Leyen a lancé dans une adresse claire et précise au parlement européen : « La frontière de Ceuta est une frontière européenne, car Ceuta est l'Espagne. Ceuta est l'Europe. Et l'Europe sera là pour vous ». Fort bien, que l’Europe s’en charge, l’approvisionne, l’entretienne, la protège et protège surtout ses frontières.
Sebta/Ceuta est une ville sous souveraineté espagnole mais située en Afrique, sur le sol marocain, et elle a toujours vécu de ses relations avec le Maroc, et survécu sans. le Maroc finançait et entretenait en quelque sorte cette survivance d’une époque de conquêtes révolue, pas l’époque coloniale mais précoloniale, même si cela ne change rien à la réalité des faits. Or, si Espagnols et Européens considèrent et tiennent ce territoire comme européen, il leur appartient de s’en charger et de le protéger. Au nom de quel droit, de quelle logique, de quels principes le Maroc devrait-il se contraindre à se « conciergiser », en « gendarmisant » sa zone nord pour aider l’Europe à se barricader ; le Vieux Continent reprend ses vieux réflexes mais le Maroc nouveau doit à son tour adopter de nouvelles règles.
Au nom de quoi ? De la réciprocité. Dans son action, l’Union européenne prend fait et cause pour l’Espagne, et c’est son droit ; mais dans ses projections, le Maroc et l’Afrique s’acheminent progressivement vers l’installation d’un régime juridique africain permettant la libre circulation des personnes. Pourquoi l’intégration africaine devrait-elle être retardée, entravée, pour satisfaire un Vieux Continent qui persiste à élever des barrières face à la mobilité ?
Et cette semaine, deux événements, l’un passé et l’autre à venir. En effet, le roi Mohammed VI a affirmé dans son dernier discours d’ouverture du parlement que « le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage. (…) Le Maroc présentera à ses partenaires un document dans lequel sera exposée une vision stratégique, claire et pratique, porteuse d’une orientation nouvelle ». Et côté espagnol, le roi Felipe VI se rendra ces 13 et 14 octobre avec la reine dans les deux villes occupées, et le couple royal passera la nuit à Ceuta, c’est-à-dire en territoire marocain.
Nous sommes dans l’instrumentalisation la plus totale, par l’Espagne, de la crise migratoire de Sebta, et nous sommes aussi dans une forme de pression ; le Maroc a en effet été clairement exhorté par l’UE à « tenir ses engagements », que lui dit tenir, et qu’il tient, au prix d’importants dégâts humains et matériels. Tout cela, comme le dit le roi Mohammed VI, va changer, entre autres dans le document stratégique qu’il a annoncé.
Deux changements peuvent donc intervenir, le premier plus important que le second.
1/ Sécurisation des enclaves. Le Maroc devrait expliquer aux Européens, sereinement mais fermement, qu’il se chargera de la protection de ses frontières nord, mais qu’il ne mettra plus en danger sa propre sécurité publique pour défendre Sebta/Ceuta. Il doit s’engager à ce que personne ne prenne le départ de son territoire en vue d’« envahir » l’Espagne, pour reprendre le terme employé par la dernière résolution du parlement européen, et dans cet objectif, il doit s’engager à sécuriser uniquement ses eaux territoriales.
Mais s’il y a un afflux de migrants africains, marocains ou autres, vers Sebta, comme en juillet dernier, alors c’est à l’Europe de s’en charger. Sebta fut une forteresse militaire et pénitentiaire ; la politique et la position prise par l’Union européenne à son sujet la contraindront à le redevenir. Si un mouvement de masse s’effectue vers Sebta et Melilla, les Marocains ont montré qu’ils ne sont pas prêts à faire couler le sang sur leur territoire pour le bien-être des enclaves revendiquées par Madrid et par Bruxelles. Le Maroc a montré sa volonté et sa disponibilité à reprendre ses ressortissants. Et uniquement eux.
Dans son communiqué de septembre, aussi tardif que cinglant, le ministère des Affaires étrangères de Nasser Bourita a rappelé ou indiqué certaines vérités trop souvent oubliées… Ainsi, il évoque les « dégâts humains et matériels subis par les forces marocaines », qui se retrouvent prises dans le « piège » européen ; soit ils chargent et répriment les migrants – et ils n’ont pas à le faire – et c’est toute l’Europe qui se mettra à pousser des cris d’orfraie sur le non-respect des droits humains (comme en juin 2022 à Melilla), soit ils laissent faire, laissent passer pour mieux canaliser les retours, comme cela fut le cas dans la dernière crise de Sebta, et alors le Maroc est accusé de laxisme, voire d’instrumentalisation. Et pourtant, à chaque crise, ce sont des dizaines et des centaines d’agents de nos forces de l’ordre qui sont blessés, parfois handicapés à vie. Au nom de la défense d’une barrière territoriale, en terre marocaine, que les Européens viennent de consacrer en espace de l’UE. Cela nous conduit à l’autre formule de M. Bourita sur la « cécité stratégique », sans que l’on sache s’il parle des seuls Espagnols ou de l’ensemble des Européens. Mais puisque Bruxelles veut placer Frontex sur nos terres, il leur appartient d’assumer entièrement cette décision.
2/ Le Maroc désormais européen ? En retour à la réponse de la Communauté économique européenne en 1987 à la demande d’adhésion du Maroc à l’Europe politique, réponse qui s’appuyait entre autres sur l’absence d’une frontière physique, Rabat peut argumenter aujourd’hui que cette condition est levée par la déclaration de Mme Von der Leyen sur la frontière de Sebta qui serait selon elle aussi celle de l’Europe. Feu Hassan II disait que « le Maroc est un arbre dont les racines plongent en Afrique et qui respire par ses feuilles en Europe » ; dans l’intervalle, l’Europe a bien élagué le feuillage et le Maroc œuvre à respirer ailleurs… Demander l’adhésion à l’UE ne serait donc peut-être pas la meilleure initiative marocaine, eu égard à l’état de délabrement que connaît le Vieux Continent aujourd’hui, mais Bruxelles ne semble pas prendre la mesure des déclarations qu’elle fait…
Pourquoi donc, encore une fois, et alors qu’il en est si mal remercié et si peu aidé, le Maroc devrait-il assurer la sécurité de ces territoires de Sebta, Melilla et les îles voisines ? Rabat devrait même prendre fait et cause de ce qui s’est produit à Sebta cet été pour reconsidérer son engagement à « contrôler » les vagues migratoires. Si les dizaines de milliers de Subsahariens vivant sur le sol marocain veulent aller à Sebta ou à Melilla, cela resterait de l’entière responsabilité sécuritaire des Européens/Espagnols ; et s’ils passent la barrière grillagée, ces mêmes Européens/Espagnols se chargeront de les accueillir ou de les rapatrier directement dans leurs pays, sans passer par le Maroc. Ce dernier ne récupérerait que ses propres ressortissants, mais se chargerait de protéger ses eaux territoriales du Détroit et le passage vers les îles Canaries, que Rabat reconnaît clairement et explicitement être espagnols, depuis au moins un demi-siècle.
Quant au caractère espagnol des enclaves, ce sont les Espagnols et les Européens qui ont remis cette question sur la table en insistant sur cette souveraineté et en montrant, ce faisant, que le calcul est plus géostratégique, lié au Détroit de Gibraltar, que réellement national ou souverain. Le Maroc doit, tôt ou tard, récupérer ses territoires, mais comme cette occupation remonte à plusieurs siècles, Rabat a le temps, se donne le temps, et surtout laisse du temps au temps.
La présence européenne en Afrique est anachronique et absurde. Un jour prochain, elle disparaîtra. Et les Européens et les Espagnols font tout pour cela.
Aziz Boucetta
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