(Billet 1264) – Eléments de réflexion sur la mystérieuse réunion de Madrid
Depuis le vote de la résolution 2797 ce 31 octobre dernier, les choses ont bien changé dans le dossier du Sahara marocain, dit occidental. Le pen holder américain au Conseil de sécurité, reconnaissant la souveraineté marocaine, de même que la France et le Royaume-Uni qui, à des degrés divers, entérinent aussi l’intégrité territoriale du Maroc, a rédigé une version robuste, précise et quasi contraignante. Si ce n’est dans le texte, c’est dans le sens. Plusieurs actions, discussions, tractations, déclarations plus tard, et c’est la rencontre de Madrid des 8 et 9 février 2026.
Qu’est-ce que cette rencontre ? Une réunion entre Marocains, Algériens, Mauritaniens et Polisariens, dans la Résidence de l’ambassadeur américain à Madrid, sous l’égide (et la supervision) des Américains Massad Boulos et Michael Waltz, respectivement représentant de Donald Trump en Afrique et ambassadeur des Etats-Unis aux Nations Unies.
Nous ne savons rien de cette rencontre, si ce n’est des bribes d’informations distillées ici et là. Et même la version du plan d’autonomie proposée par un site espagnol n’est pas complètement fiable. A ce stade des négociations, il est tout à fait normal que le secret entoure les rencontres qui se sont tenues et qui se tiendront encore, tant le sujet est sensible et que, outre les quatre parties (peut-être même trois seulement, Algérie et Polisario ne formant qu’une seule entité), les équilibres géopolitiques entre Grands sont en jeu. En effet, Etats-Unis, Russie et Chine ont des intérêts tant diplomatiques qu’économiques dans cette région du monde et œuvrent à ménager leurs alliés sans s’aliéner les autres. Les trois travaillent à bâtir d’autres équilibres dans cette région africaine, sud-méditerranéenne et limitrophe de l’Europe, en rupture avec le legs historique.
A défaut de connaître les détails, certains éléments visibles peuvent néanmoins être relevés.
1/ Les Américains, fidèles à leur logique trumpienne, ont réussi à imposer leur position au Conseil de sécurité de l’ONU et par leur action madrilène, montrent leur volonté ferme de s’imposer dans la région, au détriment des anciens équilibres datant de l’époque coloniale.
Ils soutiennent clairement le Maroc dans sa légitimité territoriale, mais gardent à l’esprit que l’Algérie est une bonne « prise », tant géostratégique (côte méditerranéenne, Sahel) qu’économique (richesses énergétique et minière). La grande question demeure celle de la réaction de la Russie face à cette manœuvre américaine.
2/ L’Espagne est l’ancienne puissance coloniale du territoire sahraoui. Et c’est à Madrid que le 14 novembre 1975 furent signés les Accords de Madrid. Le fait de « recevoir » la rencontre sur son territoire ne lui évite pas pour autant l’exclusion des discussions, sachant que par ailleurs les relations entre Madrid et Washington ne sont pas au beau fixe, en raison entre autres de la position de Madrid sur le génocide à Gaza.
Il en va de même pour la France, puissance coloniale de l’ensemble de la région. A force de vouloir absolument garder des relations avec les deux grands pays d’Afrique du Nord que sont l’Algérie et le Maroc, elle a fini par agacer le Maroc qui s’en est remis aux Etats-Unis et à quasiment rompre tout lien avec Alger une fois la décision – tardive – de se rapprocher du Maroc prise. La politique tantôt indécise tantôt entêtée du président Macron a changé à jamais la nature de la relation entre Paris et Rabat, désormais plus pragmatique et moins affective, et elle a aussi profondément aggravé le ressentiment historique d’Alger à son égard.
3/ L’ONU est présente à travers la personne de Staffan de Mistura, Envoyé personnel du secrétaire général Antonio Guterres, mais cette présence demeure semble-t-il formelle, pour que les Américains et leurs hôtes puissent s’en prévaloir. Mais qui croit encore à l’ONU, depuis la conjonction de la guerre en Ukraine, du massacre à Gaza et de l’animosité agissante de Donald Trump à son égard ? L’implication de M. de Mistura semble être bridée par la présence de Michael Waltz, diplomate musclé de Donald Trump et pourfendeur du multilatéralisme à l’ancienne, qui a veillé à la rédaction et l’adoption de la résolution 2797.
Pour sa part, le Maroc est tenu de maintenir ses relations et ses négociations avec l’ONU, mais cela ne l’a pas empêché d’être l’un des premiers, sinon le premier signataire de la charte du Conseil de la Paix, organisme imaginé par Donald Trump et ses équipes pour servir les intérêts du président américain. Dans l’intervalle, la réunion de Madrid fait avancer le choses et ringardise l’approche onusienne de la question du Sahara ; qui pense encore à la 4ème Commission sur la décolonisation, au Comité des 24, à l’AG de l’ONU ?
4/ Le Conseil de la Paix peut-il servir de nouveau cadre ou de démarche alternative pour trouver une voie de sortie pour la question du Sahara ? Cela paraît difficile, eu égard à la complexité du dossier, de ses ramifications européennes et des intérêts à la fois croisés, antagoniques et dans tous les cas géostratégiques des Chinois et des Russes en Algérie et sur la rive méditerranéenne sud. Cependant, la forte présence des Américains dans ce dossier peut faire du Conseil de la Paix un épouvantail pour Alger, sachant que personne ne connaît rien de cet organisme et sachant aussi que rien n’est plus effrayant que l’inconnu ou l’incertain, essentiellement quand il émane de Trump.
Cela étant, et bien que considérant toujours l’importance de la discrétion de l’opération, voire de son secret, il demeure toutefois important d’informer a minima et d’impliquer autant que possible l’opinion publique marocaine. En effet, en l’absence d’information, la rumeur prend le relais et le Maroc, qui présente la fragilité d’une communication d’influence souffreteuse, est exposé à toutes les fake news et désinformations des adversaires et/ou ennemis du pays. La CAN a montré que nous en avons et que du point de vue de la communication, le Maroc reste fragile. Décrire le format des discussions de Madrid ou lister les présents, fournir quelques indications sur le plan d‘autonomie ou expliquer les enjeux, il appartiendrait à Nasser Bourita de communiquer un peu plus, un peu mieux.
On a ainsi entendu parler d’un référendum qui concernerait l’ensemble de la population marocaine sur l’issue des négociations de Madrid ; on a évoqué la question d’un gouvernement et d’un parlement locaux qui prospéreraient dans les provinces du Sud ; certains soliloquent sur une réforme constitutionnelle pour inscrire les nouveautés qui seraient incluses dans un futur accord dans la Loi fondamentale marocaine… En outre, la version du plan d’autonomie proposée par des sites étrangers ne mentionne pas la question militaire et encore moins celle de la Commanderie des croyants, et cela interroge.
L’opinion publique pourrait être rassurée par des explications données par le ministre des Affaires étrangères, qui reviendrait ainsi à l’ensemble des Marocains, concernés par l’intégrité territoriale de leur pays et soucieux de vigoureusement supporter leur diplomatie, si tant est que cette même diplomatie veuille les informer de certains éléments, de fond ou de forme. Il faut renoncer à la traditionnelle mobilisation des Marocains, qui le sont, pour passer à leur implication, qu’ils attendent.
Car apprendre et s’informer sur des médias étrangers ou de la bouche de Massad Boulos n’est assurément pas une bonne chose…
Aziz Boucetta
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