(Billet 1307) – UBURLESQUE !

(Billet 1307) – UBURLESQUE !

Il aura fallu deux aïds al-Adha successifs avec leurs problèmes et leurs frustrations, dont l’un a connu l’implication personnelle du roi en sa qualité de commandeur des croyants, pour en arriver finalement à ce cafouillage irréel, presque insensé, de commission d’enquête ou pas commission d’enquête sur la question des subventions aux importateurs de viandes et éleveurs. Finalement, les deux partis de la majorité PAM et Istiqlal ont décidé de franchir le Rubicon, et de mettre fin à la « coalition au pouvoir ». Pas trop tôt ou trop tard ?

Comme rien n’est clair et que les politiques, lancés dans leurs manœuvres, ne pensent que rarement à les expliquer, voici à peu près ce qui s’est passé : l’opposition, cette fois unie, remet sur la table l’initiative d’une commission d’enquête sur les viandes (pour faire court) et elle propose aux deux partis de la majorité PAM et Istiqlal de s’y joindre. Il s’agit d’un remake de l’initiative de l’opposition, avortée en 2025 pour cause de refus de ces deux formations de créer cette commission d’enquête, privant alors l'opposition du quorum nécessaire pour la lancer ; cela avait fini par l’idée d’une mission exploratoire, moins contraignante, qui avait finalement avorté aussi. La semaine dernière, l’opposition a re-lancé son initiative de commission d’enquête sauf que là, surprise générale, PAM et Istiqlal acceptent de s’y joindre. Eux deux disent donc oui, alors que le RNI lance un très emphatique et prévisible non, dans un communiqué d’anthologie…

Non en raison de la contrainte du temps, la législature touchant à sa fin,

Non en raison de la potentielle « récupération politicienne », disent les Bleus,

Non en raison de l’absence d’un caractère d’exception ou d’une urgence particulière,

Non en raison du respect par le groupe parlementaire RNI des termes du pacte de la majorité.

Non, c’est non, donc, dit ce communiqué aussi empli de morgue peu éthique que vide de sens politique. Ce faisant, en publiant ce texte, le RNI montre son arrogance et démontre son insouciance. Plus grave, sans doute souhaite-t-il escamoter des décisions prises sur les subventions, les aides et les bénéficiaires, impliquant certains de ses cadres, certains de ses chefs, certains de ses amis. Des décisions prises autour desquelles bien des chiffres ont été annoncés, chacun les triturant comme il l’entend : Plus de 13,1 milliards DH d’allégements douaniers et fiscaux, 437 millions DH en aides directes, des centaines de milliers d’ovins importés par plus de 150 opérateurs. Avec à l’arrivée l’annulation du sacrifice en 2025 et de sérieux problèmes d’offre en 2026 ! Le RNI semble avoir leurré les Marocains, du sommet à la base… d’où l’absolue nécessité d’une commission d’enquête parlementaire.

Quant au PAM et à son allié l’Istiqlal, ils soulignent leur inconsistance. Oui, inconsistance, dans l’attente d’expliquer quelles sont les raisons qui les ont conduits à accepter aujourd’hui ce qu’ils avaient nettement et avec grandiloquence refusé hier. Les deux formations œuvrent à frapper un grand coup politique mais avec leur nouvelle position, c’est toute la scène politique qui prend un coup encore plus grand !

Tout porte à croire que c’est le tandem MP/PJD qui est à la manœuvre de l’initiative de relancer la commission d’enquête. PAM et Istiqlal se sont donc trouvés piégés ; soit ils refusaient encore une fois et il aurait fallu l’expliquer à des électeurs énervés, soit ils l’acceptaient et ils provoqueraient de ce fait le désormais puissant RNI. Ils ont choisi la seconde option mais ils devront quand même s’en expliquer ; pourquoi maintenant, pourquoi pas l’année dernière ? Pour paraphraser Churchill, PAM et Istiqlal avaient le choix entre le désaveu d’eux-mêmes et la rupture, ils ont choisi la rupture mais ils auront le désaveu. Les voies de l’amateurisme sont impénétrables. Et c’est d’autant plus regrettable qu’il émane de responsables aspirant à d’encore plus grandes responsabilités dans un proche avenir.

Comment peuvent-ils donc penser une seconde que l’opinion publique adhérera à leur manœuvre, oui, politicienne, comme le leur reproche le RNI ? Comment peuvent-ils tomber si bas, eux qui se projettent si haut ? Comment se sont-ils arrangés pour faire du RNI, parti historiquement d’appoint, une grande formation sûre d’elle, conquérante et dominatrice ? Et, si d’aventure, comme il est prévisible, le temps vient à manquer à cette commission d’enquête pour remettre son rapport, PAM et Istiqlal reconduiront-ils leur décision d’y adhérer en octobre, avec l’ouverture de la prochaine législature ? La question mérite d’être posée car le timing choisi par ces deux partis de la majorité pour soutenir cette commission interroge…

On n’en saura pas plus, les chefs du PAM et de l’Istiqlal n’ont pas (encore ?) jugé utile d’expliquer leur volte-face, un retournement qui intervient à trois mois des élections législatives de septembre. Ils devraient donc éclaircir, les patrons de ces deux partis, les raisons de leur refus d’une commission d’enquête en 2025 ; était-ce vraiment de la responsabilité comme ils l’affirmaient la main sur le cœur,  ou alors, à l’inverse, une forme de complicité ? Ils devraient clarifier leur refus, la semaine dernière, du plafonnement des prix des hydrocarbures alors qu’ils répètent urbi et orbi, à l’envi, que leur volonté est de protéger le pouvoir d’achat des citoyens (et qu’ils ne disent pas que cela n’a pas de relation avec la question de la commission d’enquête).

Dans cette affaire, les deux formations de la majorité se sont fait piéger comme des bleus, mais en taclant les Bleus. Il est cependant et quand même bien malheureux de constater que les deux grands partis que sont le PAM et l’Istiqlal, qui se sont faits petits cinq années durant face au RNI, feront la même chose aujourd’hui avec l’opposition.

C’est le prix politique de l’hésitation. C’est ubuesque, c’est burlesque, c’est uburlesque.

Aziz Boucetta

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