(Billet 1316) - Ouahbi : « 40 millions de sélectionneurs, et moi, et moi, et moi... »

(Billet 1316) - Ouahbi : « 40 millions de sélectionneurs, et moi, et moi, et moi... »

La gueule de bois s’estompe peu à peu, et les esprits retrouvent progressivement leur sérénité ; le Maroc a été éliminé par la France, laquelle a été sortie le match suivant par l’Espagne, puis s’est curieusement effondrée face à l’Angleterre. L’équipe du Maroc est revenue à la maison et l’opinion publique se rend à la raison. Mais, pour autant, le ressentiment à l’égard de certains joueurs et de Mohamed Ouahbi demeure, même en baissant d’intensité, même dix jours après notre défaite.

Voilà un sélectionneur qui est désigné à la tête de la 6ème ou 7ème équipe mondiale, deux mois environ avant le début du Mondial. Le Maroc n’est pas favori, il est tout au plus outsider. Il joue contre le Brésil et épate, il affronte l’Ecosse et confirme, puis en dernier match de poule il rencontre Haïti qu’il bat, en tremblant un peu, en se donnant quelques petites frayeurs. Puis, en 16ème, contre les Pays-Bas, il sort le grand jeu, vainc mais ne convainc pas trop, et contre le Canada, en 8ème, il joue bien en 2ème période, mais a failli s’incliner dans la 1ère. Tout cela n’augurait de rien de bon, même si le résultat global et final n’est pas mauvais.

A quelques milliers de kilomètres de là, outre-Atlantique, au Maroc, l’opinion publique et les fans de foot y croyaient pourtant de plus en plus ; ils se voyaient au sommet du monde. Ils ne voulaient rien d’autre qu’une demi-finale au moins, la finale au mieux, le titre possiblement. Mais avant tout cela, il y a eu la France, surtitrée, surdouée, survoltée, sûre d’elle-même et de ses talents, un peu trop même… Avant de s’effondrer contre l’Espagne puis l’Angleterre, les Bleus ne font qu’une bouchée du Maroc, qui présente une équipe n’étant plus que l’ombre d’elle-même.

Au Maroc, c’est l’incompréhension, l’ébahissement, parfois la colère. Seul Yassine Bounou a fait le job, dit-on, les attaquants n’ont pas attaqué, la défense a été défoncée, et le score de 2-0 aurait pu être plus sévère. On doute d’Ounahi, on boude Bouaddi, on accable Hakimi. Pourquoi ne se donne-t-il pas autant qu’en club, quand il galope avec le PSG et enchaîne les Champion’s Leagues, quand il sait se démarquer et quand il marque ? et puis, pourquoi sourit-il après la défaite ? Ouahbi n’est guère épargné, celui-là même qui faisait sauter de joie des millions de personnes quelques jours avant seulement, celui-là même qu’on appelait « le Professeur ».

On ne doit plus dire « avoir la mémoire d’un poisson rouge », mais « avoir la mémoire d’un public de foot » ! Ce public est un peu romain, il aime les coupables, les châtiments publics. Et le coupable, c’est tantôt un Ouahbi tétanisé par la France, tantôt des joueurs sans talents, mais cela peut-être aussi les kilomètres parcourus, le climat, les stades… Ce public-là ne saurait tolérer de reconnaître que notre équipe est une grande équipe certes, mais en devenir, que c’est une équipe qui avance vers la consécration, mais qui en est encore loin. Que c’est une équipe qui n’a pas encore avalé toutes les couleuvres avant de prétendre au sommet !

Le Maroc officiel ou officieux a cette fâcheuse tendance à vouloir brûler les étapes et à multiplier les superlatifs. Nous exportons un million de voitures et voilà que le Maroc dit s’apprêter à lancer sa voiture 100% marocaine ; nous fabriquons des pièces d’avion et le royaume vise déjà à construire son avion, lui aussi 100% marocain ; nous réalisons de bonnes performances économiques et nous nous proclamons économie émergente, contre toute vraisemblance. Nous aimons à dire que nous sommes les premiers en Afrique ou dans le monde arabe dans tel ou tel domaine. Nous avons cette fâcheuse tendance de nous considérer plus que ce que nous sommes et de nous autoproclamer avec éclat et grand bruit ce que nous ne sommes pas encore. A vouloir aller trop vite et hâter le rythme, on s’expose à moult déconvenues et autres désillusions.

Et en football, c’est pareil. Nous avons atteint la demi-finale du Mondial de Qatar en 2022, nous avons (presque) remporté la CAN et les Marocains se voient déjà à la tête du foot planétaire, refusant de comprendre et d’admettre que les grandes nations de football travaillent depuis des décennies, dominent les matchs et les classements dans toutes les catégories d’âge, préparent les compétitions des années avant qu’elles se jouent. Chez nous, il n’en est rien. De la même manière que suite au séisme d’al Haouz, nous avons découvert que les Marocains étaient en grande partie géologues et que lors des inondations, ils se sont transformés et très vite formés à devenir hydrologues, en football, nous avons à chaque défaite 40 millions de sélectionneurs, le plus mauvais étant bien évidemment le titulaire !

Et ça va alors dans tous les sens : Ouahbi a mal mesuré la force physique de ses joueurs, Ouahbi a mis en avant des jeunes inexpérimentés face aux ogres français, Ouahbi avait le complexe des Bleus et les craignait, Ouahbi n’a pas engagé des attaquants en nombre… Pour les plus indulgents, le groupe marocain a franchi les frontières et avalé des milliers de kilomètres, contrairement aux Français, ce qui l’a défavorisé. Ouahbi est voué aux gémonies, ce même Ouahbi porté aux nues quelques jours avant seulement, le Ouahbi champion du monde en titre des U20 et désormais quart finaliste du Mondial !

Quarante millions de sélectionneurs et autant de diagnostics, de pronostics… mais aucun pour dire que face à la France, en toute simplicité, le Maroc a raté son match, complètement, totalement… exactement comme la France quelques jours après face à l’Espagne et encore après contre l’Angleterre. On rétorquera que les Français se sont repris en match de classement, mais c’est précisément parce que c’est la France, parce qu’elle compte des décennies de préparation, qu’elle a pu faire ce que le jeune et encore novice Maroc n’a pu réaliser !

Les grandes équipes, ce sont de grands joueurs, un grand sélectionneur, de grandes et très fonctionnelles installations, et aussi, un grand public. Un public qui s’enflamme mais réfléchit, un public qui se passionne mais sait se montrer patient face aux résultats, un public qui veut aller vite dans les résultats et le classement, mais pas au-delà du raisonnable. Un public qui ne brûle pas aujourd’hui ce qu’il a adoré et vénéré la veille. Un public aussi ferme et exigeant que raisonné et indulgent.

Pendant ce temps, que font les joueurs ? Ils ont très élégamment remercié leur public pour son soutien et ses encouragements, puis ils sont repartis retrouver leurs clubs et leurs entraînements, promettant de revenir plus forts, aussi soudés et encore mieux formés. Et que fait le sélectionneur Mohamed Ouahbi ? Il doit chantonner ce refrain de Dutronc : « Quarante millions de sélectionneurs, et moi, et moi, et moi… avec mes tableaux et mes tablettes… j’y pense et puis j’oublie, c’est la vie, c’est la vie ».

Et oui, perdre un match, en quarts de finale, contre la France, c’est la vie, c’est la vie ! Et la vie continue…

Aziz Boucetta

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