(Billet 1327) – Le PJD saura-t-il saisir l'opportunité électorale ?

(Billet 1327) – Le PJD saura-t-il saisir l'opportunité électorale ?

Le Maroc s’apprête à entrer en phase de campagne électorale ; les coups tordus, les coups bas et quelques coups de maître se multiplient sans coup férir, et tous les partis s’y adonnent allégrement. Cette élection montre qu’à l’instar des autres pays à élections plus ou moins crédibles, le Maroc voit sa classe politique évoluer et ses « grands » partis politiques habituels s’éroder. Mais contrairement aux autres pays, il n’y a pas de relève, d’émergence de nouvelles forces politiques qui offriraient une réponse inédite aux problèmes inédits d’une jeunesse exigeante.

Observons notre classe politique… Globalement, trois grands partis et les autres, plus modestes, pour ne pas dire petits. Théoriquement, et jusque dès avant GenZ/NEETs d’octobre 2025 – les choses s’étant compliquées avec Sebta –, le podium de tête comme on l’appelle devait logiquement se maintenir, tel quel ou avec un changement dans l’ordre d’arrivée. Et ainsi allait le Maroc, qui se voyait encore placé sous les fourches caudines de l’improbable trio RNI/PAM/PI, dans l’ordre ou avec le désordre qu’on connaît…

Bien malin celui qui prédira le sort des candidats de ces trois partis, dits « grands », quand ils seront confrontés à la population des électeurs, le moment venu… Hors leurs inconditionnels « militants » (sauf pour l’Istiqlal, qui en a encore), les dirigeants et candidats de ces trois partis devront expliquer deux ou trois choses fondamentales : pourquoi les bienfaits de leurs incontestables réalisations ne ruissellent pas jusqu’au Maroc d’en bas et d’hors l’axe Casablanca-Kenitra ? Pourquoi l’éthique et la moralisation de la chose publique et politique ont-elles été le parent pauvre, voire l’orphelin, de leur majorité ? Pourquoi se sont-ils rendus complices des « fraqchia » par leur refus d’enquête et d’investigation ? Pourquoi se sont-ils tus quand 40.000 personnes ont fui le Maroc, pourquoi n’ont-ils pas apporté leur compassion aux familles des très nombreux décédés (entre 11 et 140 selon les versions), et pourquoi n’ont-ils rien entrepris ni proposé pour soulager le malheur de ceux qui sont restés à Sebta et qui vivent jusqu’à aujourd’hui dans les conditions moyenâgeuses que l’Europe maîtrise quand elle a envie d’être bien raciste ? Bref, pour qui se prennent-ils, pour qui nous prennent-ils, et pourquoi ne comprennent-ils pas ?

Dans une démocratie vigoureuse, avec des électeurs rationnels, le trio de tête ne sera plus en tête. Mais notre démocratie n’est pas vigoureuse et ses électeurs sont peu rationnels ; ou ils votent avec la mémoire courte, ou ils votent à courte vue (moyennant avantages matériels), ou alors et enfin ils ne votent pas du tout, laissant faire, laissant aller. Il reste les autres partis.

L’USFP de Driss Lachgar plonge, sans que rien ni personne ne semble pouvoir arrêter sa chute. Le MP est dirigé par un Mohamed Ouzzine, tout à sa guerre personnelle contre Driss Chahtane de ChoufTv, dans laquelle il laissera des plumes, et son parti avec lui. Le PPS, lui, a toujours été un petit parti, grand et impressionnant par ses idées mais curieusement toujours petit dans les élections ; peut-être est-il en avance sur sa société, sur son temps ?… Et le PJD qui, lui, a su bien évoluer en 25 ans, est devenu grand, puis dominateur, avant de rétrécir et de devenir tout petit. Arrêtons-nous sur son cas.

Ce parti, qu’on le veuille ou non, représente une partie non négligeable de l’électorat, et présente un projet dans lequel bien des gens se reconnaissent. Il y a ceux qui votent pour lui par réflexe et engagement réel ; d’autres, qui peuvent se reconnaître dans son discours moralisateur et moralisant, parfois avec des accents de prédication… et ceux parmi les électeurs qui cherchent une certaine éthique ; c’est ceux-là qui avaient contribué à sa victoire de 2011, et à son triomphe de 2016. De 2011 à 2016, le Maroc avait eu un gouvernement PJD, et de 2016 à 2021, le gouvernement était devenu semi-PJD, avec un RNI déjà impérieux.

Après 2021, la machine du PJD bashing a tourné en plein régime et les sorties souvent hasardeuses d’Abdelilah Benkirane ont grandement contribué à ce bashing. La machine a bien fonctionné et l’entreprise a réussi ; il est étonnant de voir à quel point un dirigeant politique peut susciter autant de rejet, et parfois même d’aversion, de haine (oui, osons le mot !), et cette hostilité n’a d’égale que le resserrement des rangs des militants (sans guillemets) autour de leur chef et de son entourage.

Mais à réfléchir un peu et à scruter le paysage politique de ce pays, posons cette question : quel autre parti (hors sans doute le PPS) reprend-il avec conviction à son compte les problématiques et les préoccupations populaires ? Aux commandes, le PJD avait dû composer avec la réalité économique et sociale, et il avait même dû consentir à certains compromis, mais globalement il avait eu l’audace de faire adopter des réformes très dures à accepter, sur la compensation, sur les retraites, sur la réorganisation de l’ancien ONE… Et hors certaines sorties de route et de mœurs (on pèche souvent par ce qu’on reproche aux autres, n’est-ce pas…), les dirigeants du PJD n’ont jamais été pris la main dans le sac, en flagrant délit de détournement ou de vol.

Au-delà de son action gouvernementale, la séquence PJD benkiranienne a autant réconcilié les Marocains avec la politique que la majorité actuelle les en a éloignés. On suivait les débats au parlement, être député de la majorité ou de l’opposition avait alors un sens, et une certaine clarté imprimait la marche des institutions. Il fallait alors absolument lutter contre cela, et cela avait donné Ilyas el Omary, Hamid Chabat et le survivant Driss Lachgar. Résultat, le raz-de-marée PJD de 2016, le marchandage, puis le blocage… on connaît la suite, qui a donné 2021 et le fameux trio qui est toujours là et espère bien le rester !

Aujourd’hui, le Maroc a sa vision, plusieurs visions et même des prévisions, ses perspectives et ses plans et programmes ; il lui manque l’exécution, et la bonne exécution, pour l’être et pour être bien perçue, doit se fonder sur la confiance, cette denrée qui vient à cruellement manquer aujourd’hui sur la scène politique ; le problème est en effet que les trois plus grands partis se sont grandement décrédibilisés aux yeux de l’opinion publique, et, quelque part, en silence, de leurs propres bases encore lucides. Il ne servira à rien de dérouler des programmes qui se ressembleront sans rassembler. Le Maroc va vers l’Etat social et les jalons en sont posés, il s’industrialise et la voie est tracée, il se dirige vers une amélioration des systèmes de l’éducation et de la santé et les lois et autres textes sont adoptés. Il lui faut juste des responsables pour exécuter, alliant compétence, volonté, intégrité et une certaine dose d’autonomie… Les deux derniers ingrédients manquant à doses variables aux membres du triumvirat (que les Romains nous pardonnent cet emprunt linguistique), contrairement au PJD.

Mais le parti dirigé par Abdelilah Benkirane a encore un long chemin à parcourir ! Il lui manque encore cette capacité de réellement s’ouvrir sur cette frange de la société qui n’est pas conservatrice, et il lui appartient, il lui revient surtout, s’il veut retrouver son rang de grand parti, de cesser d’ostraciser, d’émettre urbi et orbi des jugements excommunicateurs, de présenter ses discours comme des prêches et ses prêches comme des vérités. En dehors de la vérité divine unique, n’est-ce pas, les vérités des humains sont relatives et le PJD est jusqu’à preuve du contraire formé d’humains. La popularité et l’audace de ce parti devraient le conduire à hisser la société vers le haut plutôt que de la tirer vers le bas, avec ses discours réducteurs pour les femmes, par exemple, ou encore ses sorties de route verbales très indélicates…

Il faudra en effet qu’il cesse d’œuvrer à exclure les femmes du marché du travail, prônant le retour aux fondamentaux, encourageant le mariage au lieu de l’instruction, le mariage à la place du travail… Une grande partie des femmes lui reprochent ça, et si le PJD veut sincèrement le bien de ce pays, il doit savoir que ce bien passera par les femmes (de 2000 à 2018, la participation des femmes au marché du travail est passée de 28% en 2000 à 19% en 2024, la moitié de cette période a été gérée par le PJD).

Si le PJD acceptait l’ouverture et le débat sur les questions sociétales, s’il laissait les règles divines à Dieu et s’en remettait au droit positif et aux logiques d’ici-bas, et si les autres cessaient de le diaboliser inutilement et mécaniquement, alors peut-être que ce pays avancera selon les règles convenues de la démocratie. Continuons donc de jouer avec la vox populi et la volonté populaire et il arrivera un moment où les choses pourraient se compliquer ; le triumvirat a perdu en crédibilité, ce qui pour le PJD représente une réelle opportunité, car la transition démographique est aussi éminemment sociale, donc politique ; la jeunesse l’a montré en octobre 2025 et tout récemment encore, à Sebta !

Or, le bashing se poursuit et se renforce, mais que les basheurs/haters prennent garde, les Marocains pourraient être susceptibles de 1/ boycotter les urnes ou, 2/ procéder à un vote sanction ou, et 3/ retrouver l’état d’esprit de 2011… pas pour le 20 février, mais en faveur d’un peu d’éthique en politique.

Aziz Boucetta

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