(Billet 1361) – Désormais, il faudra compter avec une véritable opinion publique nationale
S’il est une chose que le gouvernement précédent d’Aziz Akhannouch aura réussi, c’est celle d’avoir énervé les populations au point de faire émerger une opinion publique nationale, une véritable vox populi. Au Maroc, la société civile est active depuis plusieurs décennies, mais avec la montée en puissance de la jeunesse et l’amplification numérique de sa contestation, le sentiment collectif est plus fort, plus général, plus impliqué dans les affaires de la cité. Cette affirmation de l’opinion publique nationale est peut-être même l’aspect le plus important de ces dernières élections.
L’erreur généralement commise et admise est de considérer que le 38% de participation aux dernières législatives est l’expression d’une désaffection, d’une indifférence citoyenne à la chose politique. L’idée est que les Marocains affirment leur désintérêt de la politique par leur bouderie des bureaux de vote. Ce n’est plus tout à fait le cas. Avant, les gens ne votaient pas, expliquant leur choix par le fait que « c’est le roi qui fait tout, les autres sont des faire-valoir » ; aujourd’hui, les mêmes gens affirment haut et fort leur refus d’accorder leur temps à une classe politique qui fonctionne en quant-à-soi, qui ne les écoute ni ne les comprend. Ils décident de ne pas voter tout en affirmant leur droit à l’opinion, voire à l’action.
Et donc, quand 15 millions de citoyens seulement, sur un total de 28 millions en âge de voter, s’inscrivent sur les listes électorales, cela est un message politique ; et quand seuls 6 millions sur ces 15 millions se déplacent aux urnes le jour du vote, cela est un signal d’alarme, et quand sur ces 6 millions de citoyens, 1,1 million seulement ont glissé un bulletin nul, cela signifie que l’heure est venue pour les dirigeants, gouvernement et gouvernants, de se poser des questions. Et d’œuvrer sérieusement à y répondre, car quand l’urne ne rassure plus, c’est la rue qui appelle.
Et de fait, le mouvement de jeunesse d’octobre 2025 illustre cette vérité, les jeunes GenZ n’ayant plus eu à cette époque d’autre manière de s’exprimer que de descendre et clamer leur colère et leur désespérance dans les rues. Notons que quelques jours après le début de ce mouvement d’origine et d’assise numériques, ce sont les NEETs qui avaient pris la relève, avec les scènes de chaos urbain que nous gardons tristement en mémoire. Nous avons également vu comment, face à ce qui a été considéré comme des non-solutions, les jeunes et moins jeunes se sont précipités vers l’étranger à la première occasion donnée ; c’était l’affligeante et douloureuse grande fuite vers Sebta.
Un mois après, seul un Marocain sur cinq a daigné exprimer son choix politique dans les urnes. Ce n’est pas anodin, c’est dangereux… d’autant plus dangereux que selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, le PAM arrivé premier est sur-représenté en nombre de sièges par rapport aux voix locales, donnant un gouvernement moyennement légitime tout en étant parfaitement légal.
Lors de la précédente législature, la majorité était tellement forte car ramassée et l’opposition tellement faible car dispersée que les populations ont eu le sentiment, réel, d’être les dindons de la farce électorale 2021. Ces populations dépitées, frustrées, en colère, ont pourtant décidé de s’abstenir en masse en 2026, mais le vote urbain, attribué massivement au PJD et à l’Alliance de Gauche, constitue un indicateur de la tendance électorale à venir. Cette tendance est fortement appuyée par l’émergence d’une véritable opinion publique nationale qui guette et surveille, s’intéresse et s’informe, jauge et juge.
On peut en avoir comme preuve l’intérêt croissant des internautes pour les youtubeurs qui prolifèrent et multiplient leurs vidéos, leurs messages, leurs écrits sur les réseaux, suivis par des milliers, des dizaines de milliers de personnes. La structuration politique de la Chambre des représentants agit et agira davantage par le double fait d’un PAM premier mais non dominant, assisté de partis politiques qui se montreront prudents dans leur soutien à leur chef de file, et aussi d’une opposition structurée, organisée, qui aligne des profils aussi compétents que disponibles et travailleurs.
Un autre marqueur de l’émergence d’une opinion publique nationale est établi par l’intérêt croissant et aujourd’hui affiché et revendiqué pour les débats parlementaires, pour les échanges politiques. Croissance, chômage, pouvoir d’achat le disputent aux conflits d’intérêt, aux scandales personnels et aux questions de moralité et d’éthique. Jadis, on ignorait les débats numériques, allant même souvent jusqu’à adopter une forme de mépris pour les internautes engagés ; aujourd’hui, les politiques sont contraints d’en tenir compte et de s’en expliquer devant l’opinion publique. L’affaire de la ministre déchue est encore dans les mémoires.
Il faut reconnaître que cette élection de 2026 a singulièrement bousculé les habitudes somnogènes de la politique nationale. La nomination d’une femme à la présidence du gouvernement n’y est certainement pas étrangère ; cette situation inédite, qualifiée d’historique (et elle l’est), interroge, interpelle, dérange ou arrange selon les profils, mais ne laisse pas indifférente. La personnalité de Fouzi Lekjaâ, une météorite politique, suscite des passions venues tout droit du monde enflammé du football. Et, bien évidemment, les 8 élus de la gauche, engagés et offensifs, en plus des 54 députés PJD, alignés en ordre de bataille, organisés, structurés et vigilants, ont déjà commencé à animer les débats, susciter les passions, alimenté les doutes et déclenché les joutes.
Les électeurs marocains commencent donc à croire en l’opération politique et la structuration politique issue des élections y est pour beaucoup. Le très controversé PAM à la tête du gouvernement ne laisse pas indifférent car il inquiète autant qu’il peut surprendre et comme il a bien des choses à se faire pardonner (passées et certaines encore présentes), il multiplie les bonnes nouvelles fiscales et œuvre à gagner en crédibilité ; la relégation politique et la marginalisation institutionnelle du très décrié RNI apporte une touche d’espoir aux électeurs, échaudés par les cinq ans de gestion publique cataclysmique des Bleus ; le retour du PJD apporte du relief et de la crédibilité aux travaux parlementaires ; la désignation d’une femme cheffe du gouvernement, suscite au mieux l’engagement et l’intérêt, au pire la curiosité ou même le rejet, mais en aucun cas l’indifférence ; et, enfin, la présence au sein du gouvernement de ministres de la trempe d’un Fouzi Lekjaâ, d’un Abdellatif Ouahbi ou encore d’un Nabil Benabdallah – chacun pour des raisons spécifiques – ne peut laisser place à la neutralité.
Et, bien évidemment, la perspective d’élections locales et régionales dans un avenir proche de moins d’un an maintiendra les politiques sur le front et les électeurs attentifs à ce qui se produira dans les premiers mois de ce gouvernement et de sa majorité. Cet électorat urbain a montré sa préférence pour des politiques parlant leur langage et reflétant leurs préoccupations, et il devrait le confirmer l’été prochain. Un simple frémissement de l'électorat abstentionniste urbain et ce sont tous les calculs politiques et politiciens qui seront remis en cause !
Dans l’intervalle, les politiques devront commencer à tenir compte de cette vox populi de plus en plus audible et de plus en plus active. Il est révolu le temps où le Maroc politique avançait à sa manière, laissant les populations à leurs misères, indifférentes et impuissantes ; aujourd’hui, on parle et on débat dans les chaumières !
Aziz Boucetta
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