(Billet 1139) – Viandes : Karim Zidane, Fouzi Lekjaâ et le parlement aux abonnés absents !

(Billet 1139) – Viandes : Karim Zidane, Fouzi Lekjaâ et le parlement aux abonnés absents !

Qui est Karim Zidane, pour celles et ceux qui ne le connaissent pas ? C’est le ministre délégué à l'Investissement, la Convergence et l'Evaluation des politiques publiques, dans le gouvernement Akhannouch, version II. Il est aussi le grand absent de ce débat autour des prix des viandes, des importations et autres possibles spéculations. Pourquoi ? Parce que la question du prix des viandes est le résultat de politiques publiques, dont il faut mesurer la convergence avec d’autres et dont il faut également évaluer l’impact et le résultat. Mais M. Zidane est silencieux.

Au commencement fut un simple débat, devenu controverse, puis transformé en polémique, et les discussions font aujourd’hui rage dans les chaumières et les troquets, à l’université et dans les médias. Pourquoi la viande est chère, pourquoi l’Etat n’agit-il pas et… s’il agit, pourquoi agit-il mal, puisque la viande est chère ? L’opposition a trouvé son cheval de bataille, qui concerne les Marocains à travers l’un de leurs biens les plus précieux, leurs poches ; alors elle tape comme un sourd. Et les deux partis qui constituent la majorité avec le RNI, ils ont, pour leur part, compris qu’avec cette affaire, ils pouvaient commencer à penser à quiter le navire gouvernemental qui tangue depuis longtemps, qui gîte depuis peu. Quant au RNI, en déficit préoccupant de cadres communicants, il n’a d’autre choix que d’envoyer au front l’un de ses plus éminents dirigeants pour, sortant même de son rôle, expliquer gentiment les mécanismes des politiques et les mécaniques des prix des viandes.

Les uns et les autres, ministres ou parlementaires, secrétaires généraux de partis ou influenceurs de circonstance, dans un camp comme dans l’autre, expliquent que l’Etat perd (ou non) de l’argent avec la suspension (ou non) des droits de douane à l’import, qu’il a un manque à gagner (ou non) avec la non-perception (ou non) de la TVA… Et il ressort de tout cela un savant embrouillamini de chiffres, d’années, de tonnages et de centaines de milliers de têtes ovines et bovines, venant d’Australie ou d’Espagne, du Brésil ou d’ailleurs, que plus de 13 milliards de DH auraient été consentis en faveurs budgétaires et/ou fiscales, au profit de 277 bénéficiaires… que plusieurs observateurs ou acteurs politiques appellent spéculateurs.

Chacun sa position, chacun son explication… Ils sont tous convaincants, l’opposition de son côté et la majorité du sien, et c’est très bien ainsi. Seulement voilà, le prix de la viande est toujours aussi haut et le cheptel toujours à un niveau aussi bas. Comme le moral général de la population.

Que s’est-il donc passé ? Simplement, et sans entrer dans des considérations de polytechnicien ou dans des exégèses d’oulémas, constatant la baisse de l’offre de viande due à la sécheresse, le gouvernement décide de libérer l’import de viandes ovines et bovines ; il ravitaillerait ainsi le marché, permettrait la reconstitution du cheptel et réduirait les prix. Plusieurs ministères sont engagés, entre autres ceux de l’Economie et des Finances, de l’Intérieur, du Commerce, de l’Agriculture, du Budget… Et, bien évidemment, par nature, par logique, par essence, celui de l’Investissement, de la Convergence et de l’Evaluation des politiques publiques… délégué, ce qui tombe bien, auprès du chef du gouvernement qui, ça tombe mal, s’exprime peu, ou pas. M. Zidane est forcément concerné et même impliqué, car quand 13 milliards de DH (source, ministère de l’Economie et des Finances, octobre 2024) sont engagés dans une action gouvernementale, on peut raisonnablement supposer qu’il y a eu au préalable établissement d’une politique publique dédiée.

Mais Karim Zidane ne dit toujours rien. Serait-il le digne successeur de son prédécesseur aussi mutique sur la convergence et l’évaluation ? On sait certes que ce gouvernement est peu communicateur ou communiquant, mais on ne peut laisser une opinion publique s’enflammer sur un sujet sensible et persister à ne rien dire. Surtout quand d’autres ministres d’autres partis parlent, s’étonnent, parfois s’insurgent. Et quelle est la raison de leur ire ? Ce qui se dit de plus en plus sur l’identité (et les amitiés) des bénéficiaires des dérogations fiscales à l’import de viandes. Et pour être clair, on ne prête qu’aux riches… et le RNI étant riche, de même que ses hommes d’affaires, on leur impute tout. Mais c’est trop facile et cela mérite d’être prouvé.

Alors donc, ministre Zidane, y a-t-il eu une politique publique sur cette question de viandes ? On peut supposer que oui puisque tous ces milliards seraient en jeu. Devrait-il y avoir évaluation de cette politique publique ? Oui, puisque nous aboutissons au résultat de sacrifier la fête du sacrifice, ce qui est une décision ni facile ni anodine. Il a bien dû y avoir une réflexion pour faire ce qu’on a fait, au risque de considérer que ce pays va encore plus mal qu’on ne le pense, et que le gouvernement distribue des licences d’importation, sans droits de douane ni TVA, aux proches et aux amis. Quelle idée saugrenue, bien évidemment !

Alors il serait tellement bien que M. Karim Zidane, vienne expliquer, au nom de son gouvernement, de son parti, de son chef ou de n’importe quoi et qui, ce qu’il s’est passé. Il est le seul à avoir, à devoir avoir, une vue transversale sur le sujet, puisqu’il est chargé de dire si une politique publique a été utile et efficiente, ou non.

On se demande pourquoi ce ministère a bien pu être créé par Aziz Akhannouch, auprès duquel il est d’ailleurs délégué ; il n’existait pas avant. Son appellation doit sans doute être une trouvaille de cabinet-conseil ou d’un quelconque technocrate en col blanc ou à col roulé. Cela fait bien, d’avoir un ministère à « la Convergence et l'évaluation des Politiques publiques », mais ce serait encore mieux que son titulaire fasse son travail, maîtrise ses dossiers, et puisque c’est très certainement le cas, aller expliquer au public de quoi il retourne.

N'oublions pas l’institution législative qui, elle aussi, en principe, devrait contrôler l’action du gouvernement. Et puisque tant d’argent aurait été dépensé (ou manque à gagner), que des politiques publiques ont été engagées, et qu’au final, le sacrifice d’aïd al-Adha est annulé et que le prix de la viande reste élevé, c’est que quelque chose, quelque part, a failli. Le parlement pourrait s’en saisir, un jour prochain… Et bien évidemment, Fouzi Lekjaâ, comme ministre du Budget, devrait aussi dire deux trois mots sur ces 13 milliards, entre deux matchs de foot.

Cela n’a l’air de rien, cette affaire, mais à tout bien observer et penser, elle pourrait gonfler, enfler, s’amplifier. Et quand on est une majorité brinquebalante, pas vraiment populaire, et qu’on se trouve à un an et demi d’élections législatives, on essaie d’éviter que cela grossisse.

Aziz Boucetta

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