(Billet 1279) - Une civilisation s’effondre, mais pas celle à laquelle Trump pensait
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- 09 avril 2026 - 15:33 --
- Billet
Délirant, terrifiant… Le propos tenu ce mardi 7 avril par Donald Trump, menaçant d’anéantir à tout jamais la civilisation iranienne, a bouleversé le monde tout au long de la journée, avant le grand râle planétaire de soulagement après l’annonce d’un cessez-le-feu. Mais en exprimant son soulagement, le monde doit suivre et observer les événements, car en effet, Trump aura engagé l’effondrement d’une civilisation ce fameux mardi, sauf que ce n’est pas la civilisation perse, mais la civilisation occidentale.
Le constat est rude et rugueux, mais il est malheureusement exact. La civilisation occidentale repose depuis des siècles sur deux piliers, la force militaire et la posture morale, la puissance de feu et celle des valeurs longtemps prônées, fortement défendues mais de plus en plus galvaudées et piétinées. La guerre menée au Moyen-Orient depuis deux ans et demi, depuis le 7 octobre 2023, a montré la férocité des Occidentaux, leur regroupement en meute pour défendre et protéger leur allié israélien, et le peu de cas des valeurs et des principes qu’ils disent porter dans leur âme. Samuel Huntington l’avait dit, d’autres l’avaient prédit, et aujourd’hui on y est : une guerre de civilisation menée par le bloc occidental contre le monde musulman essentialisé, essentiellement au Moyen-Orient.
Durant 40 jours en Iran et depuis deux ans et demi au Moyen-Orient, de jour comme de nuit, des bombardements, des destructions, des morts, des estropiés, des blessés, des sans-abri, des affamés… sans aucune retenue, avec des armes jusqu’aujourd’hui méconnues ; et personne ne parlait, personne ne réagissait, tout le monde étant tétanisé par la puissance américaine, par la sournoiserie israélienne et par la docile complicité des Européens. Pedro Sanchez fut et demeure l’exception morale qui confirme la règle de l’amoralité globale.
Ces 40 jours sont venus confirmer l’horreur vécue des massacres en Palestine, du génocide à Gaza, une horreur encore plus marquée par sa banalisation, une sorte de retour à la « banalité du mal » d’Hannah Arendt. On peut comprendre qu’Israël se sente vivre en milieu hostile (même s’il y a été pour beaucoup)… on peut admettre que l’Etat hébreu veuille assurer son existence et même sa survie… on peut même justifier des guerres de défense… mais on ne peut ni comprendre, ni admettre et encore moins justifier l’ampleur des massacres, la nature des armes utilisées et les cimes de guerre commis, dans le silence assourdissant de l’Occident et une forme de résignation de l’ONU.
Tout cela s’est fait, il faut le dire, avec l’assentiment de l’ensemble du bloc occidental Etats-Unis/Union européenne, un assentiment qui s’est transformé en complicité active et agissante. Ce bloc a envoyé des armes à Israël, facilité le transport d’équipements américains à travers le sol européen et, plus grave, ce bloc a résolument et souvent violemment réprimé toutes les voix et les mouvements qui, en son sein, appelaient à la raison, à la retenue, au droit.
Puis Trump est arrivé… Décomplexé face aux règles du droit international, désinhibé par son tempérament de promoteur immobilier, il agit selon son humeur. A l’inverse de ce qu’on dit, et contrairement à ce qu’il laisse paraître, il n’est pas fou, il raisonne. Mais il raisonne en circuit intérieur, en termes de gains politiques et financiers personnels, ne tenant compte d’aucune contrainte diplomatique ou juridique, ayant comme boussole sa seule « morale », ainsi qu’il l’a lui-même affirmé. Entouré d’idéologues, il n’en est pas un lui-même, mais le danger qu’il représente tient en sa propension à la puissance et à l’obsession qu’il a de laisser une trace dans l’Histoire.
Ce faisant, il a détruit – car oui, c’est fait – l’ensemble de l’ordre international bâti en 1945 et fondé sur les intérêts des vainqueurs. En 1945 donc, sur les décombres du monde et sous les nuages non dissipés d’Hiroshima et Nagasaki, l’ONU naît et se construit autour de la volonté de Washington et de Moscou. Et ainsi alla le monde un demi-siècle durant. Puis l’ordre international tangua en 1989, après la chute du mur de Berlin et, deux ans après, avec l’effondrement de l’URSS. Cet édifice juridique onusien qui a maintenu le monde dans son équilibre précaire ne pouvait plus fonctionner avec une seule superpuissance alors qu’il avait été conçu sur l’équilibre de deux superpuissances. Celle qui resta en 1990 devient hyperpuissance et le système international ne devait plus s’en relever.
Humiliation de l’URSS puis de la Russie, sous-estimation de la Chine, bombardements en ex-Yougoslavie, invasion de l’Irak, intervention en Libye, extension orientale de l’OTAN, bascule géopolitique au Moyen-Orient (avec le déplacement du centre de gravité de cette zone dans le Golfe et non plus autour de la question palestinienne)… Autant de facteurs qui devaient conduire directement et indirectement au 7 octobre 2023, et à la suite qu’on sait.
L’ordre international et le droit qui le sous-tendait, mortellement touchés en 1990, ont longtemps râlé pour finir par succomber en 2026. L’alliance guerrière et meurtrière d’un impétueux grisé par sa force et d’un tueur recherché et réclamé par la cour pénale internationale a détruit l’édifice moral et juridique mondial, mettant brutalement fin à ce qui fut réellement et pendant longtemps le magistère moral de l’Occident, et cela s’est fait selon les trois étapes constitutifs d’une crise : le facteur prédisposant (émiettement post-colonial du monde arabe et création d’Israël dans les conditions qu’on sait), le facteur déclenchant (combinaison de l’arrivée de l’actuel gouvernement israélien, du comportement de Netanyahu et du 7-octobre) et le facteur aggravant (élection de Trump et installation de l’équipe qu’il a constituée autour de lui).
Cela a conduit à plusieurs conséquences :
1/ Un bloc occidental entièrement soumis, inféodé au tandem Trump-Netanyahu, réprimant en interne les opposants à la guerre et ceux qui tirent la sonnette d’alarme sur l’intrusion néosioniste dans leurs sociétés, et créant une division inquiétante au sein des sociétés américaine et européenne,
2/ La perte de légitimité d’Israël suite à la convergence du néosionisme et du messianisme et l’atténuation de l’effet Shoah qui le prémunit de toute critique,
3/ La démonstration de la limite de la force militaire américaine face à un Iran dans une guerre asymétrique où le « petit » n’est pas nécessairement le plus faible,
4/ L’implication discrète et silencieuse de la Russie et de la Chine face à l’hégémonisme américain,
5/ La prise de conscience progressive mais rapidement croissante du monde, plus particulièrement du Sud, à l’égard de l’Occident et de l’ordre international.
L’actuelle guerre en Iran, apparemment entrée en simple répit, et la scission sociétale dans bien des pays occidentaux montrent que le bloc occidental entre dans une crise systémique précurseuse d’une crise interne bien plus grave. Si on prend l’analyse cliodynamique de Turchin et Goldstone, les Etats-Unis et certains pays européens comme la France et l’Allemagne entrent dans une crise structurelle qui présente toutes les caractéristiques et les éléments d’une « fin de règne » de l’occident sur le monde.
Alors oui, la terrible menace de Donald Trump de susciter l’effondrement d’une civilisation était effective, mais pour une autre que celle qu’il avait à l’esprit ; l’effondrement serait alors moral, non physique.
Aziz Boucetta
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